Comprendre, interpréter, déchiffrer
Dans toute œuvre philosophique, il est un lieu ou plusieurs lieux où le lecteur.e se trouve dans l’obligation, non plus seulement d’interpréter, non plus seulement de comprendre, mais de déchiffrer. C’est-à-dire, littéralement, de décoder, de découvrir par induction et comparaison le chiffre, le code, dans lequel en réalité s’exprime l’auteur.e depuis le début, et qui, par ses analogies avec le nôtre, avait pu nous faire croire à son identité avec le nôtre. De la justesse de ce déchiffrement ne dépendent pas seulement la correcte intelligence de la doctrine dans son ensemble, mais aussi la découverte d’un paysage philosophique tout nouveau, que l’on pourrait passer sans voir. Berkeley, ainsi, essaie de montrer, avec maint autre penseur de la sensation, que les qualités sensibles — les couleurs par exemple — ne sont pas sises « dans les choses elles-mêmes ». Mais, tandis que tout autre auteur (ou la plupart d’entre eux) aurait argué, avec le Platon du Théétète, de l’infinie diversité des perceptions de la même couleur chez diverses personnes (au point qu’on ne sait plus s’il y a, pour un objet donné, une couleur « princeps »), Berkeley choisit de s’y prendre tout autrement, et de nous dire : « si tel était le cas, alors il faudrait que les choses elles-mêmes perçoivent les couleurs ». Déclaration sur laquelle on est tenté de glisser, comme si elle relevait de la clause de style, ou comme si notre distraction était la cause de son inintelligibilité (charge à nous de relire le passage par la suite). Erreur ! Car là s’énonce précisément ce que veut dire Berkeley, et qu’il est seul à vouloir dire : une couleur, à moins d’être perçue (fût-ce par la chose même qui la porte), n’est pas couleur, et proprement n’est rien. C’est certes ici d’une qualité « seconde » qu’il s’agit, à savoir, d’une qualité qui, sujette à la variabilité des points de vue pris sur elle, requiert déjà l’appréhension, par un sujet, d’une qualité première (grandeur, figure, mouvement). Mais Berkeley, telle est son exceptionnelle conséquence, dit la même chose des qualités premières, qui, elles aussi, n’existent qu’en tant que perçues. Pour Berkeley en effet, affirmer des objets qu’ils existent et se meuvent « dans » l’espace géométrique, serait équivalent à les faire géomètres.
Kierkegaard est particulièrement fécond en formulations chiffrées de ce genre. Chez lui, l’individu ne « se trouve » pas dans une situation paradoxale, il n’est pas « confronté » à un paradoxe, il est dans le paradoxe. Et la foi n’est pas « paradoxale », la foi ne place pas les individus « devant » des paradoxes à assumer ou à résoudre, elle est le paradoxe. C’est que « paradoxal », comme tout adjectif, postule une essence, une propriété : il y aurait dès lors des « choses » paradoxales, et puis, au-delà d’elles, « le » paradoxal, dont les choses paradoxales (ou les situations paradoxales, les propos paradoxaux, etc.) « participeraient » en quelque manière. Point du tout chez Kierkegaard ! Le paradoxe est un individu, il est « substance » (comme on dirait dans un autre vocabulaire, également rejeté du philosophe danois), de sorte que, parmi les existants individuels, il y a les individus humains, et il y a aussi les paradoxes — ou, d’une manière plus surprenante encore, le paradoxe, la foi. On rencontre, à la lettre, le paradoxe. On trouve, à la lettre, le paradoxe. On se situe, à la lettre, dans le paradoxe (ou à côté de lui, ou à l’écart de lui). Et celle ou celui qui voit là pure fantaisie d’expression, ou anneau d’une chaîne métaphorique dont il ou elle aurait lâché le commencement, passe à côté d’une représentation radicalement déshégélianisée du monde, où les essences elles-mêmes sont des sujets individuels qu’on pourrait ou aurait pu rencontrer (des personnages, des types de vie, Abraham, le juge d’instruction, Don Juan), tout comme Berkeley nous dévoilait une conception du monde en grande partie décartésianisée, d’où toutes les qualités se sont retirées (les couleurs, mais aussi l’espace qui les sous-tend), et où seul demeure le commerce, précaire, des âmes avec Dieu.