Les pulsions à philosopher
Une des raisons pour lesquelles il est si difficile de définir la philosophie, c’est que tou.te.s les philosophes n’entendent pas, loin s’en faut, la même chose sous ce vocable. Chaque philosophe se fait sa propre conception de la philosophie, de sorte que, tirant profit du paradoxe, on pourrait oser la proposition selon laquelle une certaine inquiétude personnelle à l’endroit de la philosophie constitue, et constitue seule, le trait commun à tou.te.s les philosophes ; avant de reconnaître cette audacieuse proposition à son tour pour erronée, attendu qu’on trouve de la philosophie chez des écrivain.e.s, des artistes, des scientifiques, enfin peut-être chez tout.e.s celles et ceux qui, sans s’occuper de philosophie, pensent la situation du monde.
Un renversement de perspective, suggéré par ces constats, serait donc à essayer : il consisterait à qualifier la philosophie, non pas par ce qu’elle est, c’est-à-dire par un certain exercice conjoint de la pensée et du corps accompagné de résultats efficients dans le monde, mais par les inclinations, penchants, tendances ou désirs, pulsions, impulsions, qui conduisent à la pratiquer. Or, de ce point de vue, c’est incontestablement la diversité qui l’emporte. Mais ce qui devrait étonner, ce n’est pas cette diversité, qui est le fait aussi de l’art, de la littérature ou des sciences. C’est que la philosophie ait tant de peine à s’en accommoder, alors que l’art se satisfait très bien, et depuis très longtemps, de la sienne propre.
Certains demandent à la philosophie d’être un savoir (Hegel, Bergson), concurrent ou allié de la science ; d’autres aiment à dissiper des brumes, et à comprendre (Spinoza) ; d’autres encore exigent d’un.e apprenti.e philosophe qu’il sache poser un problème (et par là, qu’il développe plutôt un goût de ne pas comprendre), au rebours du sens usuel de ce dernier mot — qui désigne généralement un impedimentum, un poids à déposer. Plusieurs (Descartes, Husserl, certains logiciens contemporains) considèrent comme possible et souhaitable de conformer la philosophie au modèle scientifique de la déduction rigoureuse, voire d’y chercher une manière de déduction plus rigoureuse encore que celle prévalant dans les sciences. Puis il y a ceux qui attendent de la philosophie qu’elle les surprenne, qu’elle les étonne, quoique en un sens bien différent de celui qu’avaient institué Platon et Aristote : la destination de la philosophie est alors de faire considérer le monde différemment, d’une façon nouvelle et inattendue. Zarathoustra, le personnage de Nietzsche, se présente pour sa part comme un « déchiffreur d’énigmes ». D’autres enfin peuvent goûter une jouissance ou une satisfaction d’artiste, à parcourir ou à assembler par eux-mêmes un système philosophique équilibré, ou au contraire une série de pensées à l’intelligent désordre. Ces diverses aspirations entrent fréquemment en conflit les unes avec les autres : et c’est d’une façon similaire que certain.e.s, prisant par-dessus tout l’intelligibilité, commencent par lire le résumé d’un roman de Dostoïevski ou le synopsis d’un épisode de la série Westworld, et que d’autres, optant, au risque de la confusion première, pour le suspense et les surprises, se garent des « spoilers » avec la plus grande vigilance.
De là différentes pratiques de la philosophie, dont aucune ne saurait être déclarée — par quelle instance ? — illégitime : la philosophie comme savoir, la philosophie comme conceptualisation (si « concevoir » est l’œuvre de l’entendement, faculté de comprendre, si le « concept », « Begriff », a pour fonction de begreifen, comprendre), la philosophie comme position de problèmes, la philosophie comme science rigoureuse, la philosophie comme vision originale du monde, la philosophie comme totalité ordonnée ou souvenir du chaos.
De ces pratiques de la philosophie doivent encore être distinguées les thèses sur la nature de la pensée que l’on trouve en bonne et due forme, pourvu qu’on sache où regarder, chez certain.e.s philosophes. Ainsi s’aperçoit-on, grâce à un examen approfondi, que penser signifie fondamentalement vouloir chez Descartes, analyser chez Leibniz, et produire-désirer chez Spinoza (celui même qui, conjointement, souhaite avant tout comprendre).
Mais savoir, comprendre, douter, déduire, inventer, construire, ce sont là des intentions que les penseur.e.s avouent volontiers ; n’existe-t-il pas, à l’œuvre derrière l’activité et la passion philosophiques, un troisième type d’exigences, cette fois plus souterraines, aimant à se dissimuler, que seul.e un.e psychologue de la philosophie serait donc à même de mettre au jour ? La nature de la chose impose aux hypothèses qui suivent la forme interrogative. Mais n’a-t-on pas envisagé, par exemple, que le penchant cartésien pour la certitude traduise, à sa manière, une crainte d’être trompé ? N’a-t-on pas observé que le plaisir de la construction systématique accompagne souvent un besoin anxieux de « ranger le réel », de le mettre en ordre ? Ou de le simplifier, pour le confier plus sûrement à la mémoire ? Est-il défendu d’entrevoir, derrière la joie de comprendre, tantôt une volupté de la puissance conquise, tantôt un plaisir, très retors, à mettre un coup d’arrêt à la pensée — comme si penser voulait ne plus penser, ne plus avoir à penser ? Partir en quête d’un « principe » ou d’un « fondement » déductif de toutes choses, n’est-ce pas mettre en cause leur légitimité, et, en quelque façon, « demander ses papiers au réel » ?
Une succession de rencontres, de conjonctures, de circonstances, l’apparition ou la disparition de goûts, conditionnent enfin un intérêt initial pour la philosophie. Mais ces facteurs, si le philosophe admet volontiers leur incidence (fût-elle anecdotique) dans son parcours biographique, il est plus récalcitrant, parfois nettement hostile, à les reconnaître comme des ressorts encore actifs dans son exercice de la pensée. Tel.le sera mené.e à la philosophie par goût des idées générales (celles qui garantissent la plus grande maîtrise sur le réel), tel.le autre par le prestige social conféré par le maniement de mots compliqués, un.e troisième par un plaisir de la transgression ou quelque vindicte familiale, tel.le autre encore par une passion (bien éloignée de la philosophie ?) pour la science-fiction et pour l’ésotérisme, ou à l’inverse pour l’astronomie, les sciences mathématiques et la musique (ce quadrivium platonicien, sur lequel s’élance l’âme une première fois étonnée par le réel) ; tel.le autre enfin veut intégrer, lui aussi, l’auguste société de ceux qui, ayant rompu tout commerce avec les profanes, laissent tomber avec désinvolture des apophtegmes paradoxaux sur leurs contemporains désemparés. Et pourtant, la philosophie ne s’intéresse-t-elle pas, prioritairement, aux situations singulières ? Ne honnit-elle pas le vocabulaire technique ? Son modèle est-il impérativement mathématique, le philosophe renâcle-t-il donc à retourner dans la caverne ? C’est bien sûr le contraire qui est vrai ! Mais toutes ces dernières inclinations font aussi l’aspiration à la philosophie, et il serait pareillement déplacé de demander à un.e philosophe d’y reconduire l’ensemble de sa pensée, que de nier leur pouvoir initiateur à l’origine de celle-ci.